
Face aux tourmentes régionales et au piège identitaire, notre pays attend une figure qui sache dire le vrai et incarner l’unité.
Le vide politique interne que j’appelle de mes vœux à voir comblé par une figure d’exception ne peut se comprendre qu’à la lumière d’un environnement régional qui agit comme un redoutable révélateur de nos fragilités. La Mauritanie est enchâssée dans un quadrilatère stratégique — Sahel, Maroc, Sénégal, Algérie et Sahara — où chaque pôle exerce une pression constante qui teste la solidité de l’édifice national. Sur l’axe Sahara-Algérie, le conflit gelé autour du Sahara occidental place Nouakchott dans une position d’une délicatesse extrême : un successeur sans stature se contenterait d’une neutralité passive et frileuse, laissant les puissances voisines utiliser notre territoire ou nos fractures tribales comme variables d’ajustement dans leur bras de fer. Plus à l’est, la crise sahélienne et la menace jihadiste font planer un péril sécuritaire direct, tandis qu’au sud, la frontière avec le Sénégal, poumon économique vital, demeure une zone de friction autour des ressources gazières, halieutiques et des identités transfrontalières. Dans ce contexte, un déficit de maturité politique à Nouakchott signifie le risque permanent de voir des élites court-termistes instrumentaliser les peurs identitaires pour se maintenir au pouvoir, au lieu de forger le consensus national robuste qu’exige la traversée de ces tempêtes.
C’est précisément sur ce terrain miné que surgissent, et je le souligne avec force, deux fractures majeures qui constituent le test ultime de la capacité de nos élites à incarner l’intérêt général. D’un côté, le problème épineux de la composante Haratine, nœud gordien de l’unité nationale, où la persistance des séquelles de l’esclavage, les inégalités foncières criantes et la sous-représentation politique forment une bombe à fragmentation sociale. De l’autre, le lourd passif humanitaire et les exactions commises contre les Négro-africains, qui demeurent une plaie béante dans la mémoire collective et un ferment de défiance envers un État qui, par le passé, a trop souvent laissé faire, voire orchestré, la violence pour mieux diviser et régner. Dans les deux cas, la gestion ne saurait se réduire à des lois symboliques ou à des nominations cosmétiques. Un homme d’État pétri d’un sens aigu de la destinée nationale ne se contenterait pas de gérer les équilibres communautaires ; il engagerait, par un discours de vérité et une justice sans complaisance, un travail de réconciliation authentique capable de dépasser la logique pernicieuse de la « composante » pour entrer dans celle du citoyen. L’enjeu est de faire de la pleine citoyenneté économique et sociale, pour tous les Mauritaniens sans distinction, non pas une concession arrachée sous la pression, mais un enrichissement collectif perçu comme tel par tous. En l’absence de cette figure tutélaire, la frustration s’accumule dans l’ombre, créant un terreau fertile pour toutes les radicalités.
Ce vide et cette frustration sont méthodiquement exploités par les opportunistes que je dénonce, qui prospèrent sur la division et le non-dit. Nichés au sein de la majorité comme de l’opposition, ces entrepreneurs de la fragmentation ont érigé les questions Haratine et négro-africaine en fonds de commerce. Leur méthode est rodée et cynique : surenchère communautariste, clientélisme électoral, achat de consciences. Ils attisent savamment les peurs réciproques — la peur de la revendication chez les uns, la peur de la répression ou de l’effacement chez les autres — pour monnayer leur rôle indispensable de « rempart » ou de « représentant autoproclamé ». Leur existence même est l’aveu d’une faillite profonde de la pensée politique structurée et du débat d’idées. Mais le péril ne s’arrête pas à nos frontières : à ces fossoyeurs intérieurs répondent des parrains extérieurs, puissances régionales ou acteurs économiques, qui trouvent leur compte dans une Mauritanie affaiblie par ses divisions. Ils peuvent financer des mouvements ou des caisses de résonance médiatiques qui exacerbent ces fractures à des fins purement déstabilisatrices, non pour les résoudre, mais pour faire pression sur l’État central, notamment dans le cadre de la compétition stratégique autour du Sahara ou du partage des ressources offshore.
Le successeur que j’appelle de mes vœux aurait pour tâche première de déminer ces pièges en renforçant une souveraineté qui ne peut être que le fruit de l’unité interne retrouvée. Face au passif humanitaire et aux exactions contre les Négro-africains, il devrait nommer l’innommable, reconnaître les souffrances infligées et engager des réparations morales et politiques qui rompent avec la culture de l’impunité. Face à la question Haratine, il devrait avoir le courage de dire que le temps des « dossiers » et des « composantes » est révolu, pour inaugurer celui d’un contrat social rénové. C’est à cette double condition que la silhouette silencieuse que j’évoque pourrait rompre le silence, s’affranchir des contingences stériles et se préparer à assumer la haute charge d’une destinée nationale enfin réconciliée avec elle-même.
Eléya Mohamed
Notes d'un vieux professeur



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